Le jazz vient de perdre l’un de ses derniers géants.
Sonny Rollins s’est éteint ce lundi 25 mai 2026 à l’âge de 95 ans, dans sa maison de Woodstock. Avec lui, c’est l’ultime chapitre vivant d’un âge d’or qui se clôt, et laisse le monde de la musique orphelin d’une sonorité que l’on croyait presque immortelle, tant l’artiste a continué à jouer jusqu’à ce qu’il n’en puisse plus.
Celui que l’on surnommait le Saxophone Colossus, né à Harlem en 1930, a contribué à redéfinir l’histoire du jazz moderne grâce à son approche unique et audacieuse de l’improvisation, mais aussi par sa capacité à se réinventer sans cesse, développant un son riche, profondément expressif et immédiatement reconnaissable.
Dès ses débuts, Rollins côtoie et travaille avec les plus grands, Charlie Parker, Miles Davis, ou le pianiste Thelonious Monk, qui le prendra sous son aile. Et bien sûr son grand ami et rival pendant des décennies, John Coltrane. Portés par la ferveur ravageuse de l’époque, ses débuts sont aussi marqués par une addiction à l’héroïne, dont il saura se débarrasser définitivement après deux séjours en prison. Un sevrage à la suite duquel il enregistre son premier chef d’œuvre, Saxophone Colossus, où figure « St Thomas », sa plus célèbre composition.
Ce qui faisait la grandeur de Rollins, au-delà de cette sonorité authentique et mordante, presque incandescente, c’était son perfectionnisme obsessionnel, doublé d’une insatisfaction chronique, qui l’ont poussé alors qu’il était au sommet de sa gloire à tout plaquer pour aller jouer seul, la nuit, face au vent, sur le pont de Williamsburg à New York. C’est là, entre le grondement du métro et le clapotis incessant des passants de l’East River, qu’il a forgé sa légende et son chef-d’œuvre de retour, The Bridge.
La musique de Rollins était un incessant torrent d’idées, un art de l’improvisation thématique où il pouvait disséquer une mélodie de Broadway comme un calypso traditionnel (St. Thomas), pour les reconstruire à sa guise. Même le rock a su s’incliner devant lui : c’est son solo, aussi chaleureux que mélancolique, que l’on entend sur le mythique « Waiting on a Friend » des Rolling Stones paru en 1981 sur l’album Tatoo You.
Forcé à la retraite en 2014 par des problèmes respiratoires, l’homme à la barbe et aux cheveux blancs n’avait pourtant jamais cessé sa quête d’équilibre du corps et de l’esprit, se tournant vers le yoga et la spiritualité. Plus qu’un simple musicien, Sonny Rollins était devenu l’un des derniers témoins de l’âge d’or du jazz, et si son souffle s’est définitivement suspendu, l’écho intemporel de son saxophone, lui, continue de faire vibrer nos oreilles grâce à ses centaines d’enregistrements, en live comme en studio.



Pour célébrer la mémoire de ce monument de la musique du 20ème siècle, nous vous proposons notre sélection de ses albums indispensables, à écouter sans modération pour mesurer toute l’étendue du talent de ce génie si singulier.
Saxophone Colossus : Son premier chef d’œuvre, qui a assis sa réputation et lui a offert son surnom. Enregistré en une seule session avec une rythmique de rêve (Tommy Flanagan au piano, Doug Watkins à la contrebasse et Max Roach à la batterie), ce disque est une perfection hard bop de bout en bout, un classique intemporel du jazz.
Way Out West : Enregistré en Californie, Rollins s’impose avec cet album un pari fou, se passer de piano. Accompagné par Ray Brown (contrebasse) et Shelly Manne (batterie), il tresse avec son instrument un espace de liberté unique, repoussant sans cesse les possibilités harmoniques qui se présentent à lui.
Freedom Suite : Une nouvelle fois en trio avec Max Roach et Oscar Pettiford, Rollins signe ici l’un des tout premiers disques de jazz engagés pour les droits civiques des Afro-Américains. Mythique, la face A est une suite de près de 20 minutes, ondulante et passionnée, d’une puissance sonore absolument redoutable.
The Bridge : En 1959, Rollins décide de s’isoler du monde et de reconstruire. Pendant deux ans, il va s’entraîner des heures durant, seul sur le pont de Williamsburg à New York. The Bridge est le fruit de cette retraite spirituelle et musicale, imposant un style plus mature, plus épuré, mais toujours aussi affuté et redoutable.










